Nous ne sommes pas des digital natives. Nous sommes ceux qui ont construit le numérique.
Digital Builders
Ce texte a une longue genèse. Pas parce qu’il était difficile à écrire, mais parce qu’il fallait trouver le bon angle. Le bon ton. La bonne distance entre l’expérience personnelle et ce qui, au fond, dépasse largement un individu.
Pendant longtemps, j’ai hésité à parler de moi. Puis j’ai compris que le sujet n’était pas moi, mais l’époque que j’ai traversée et que beaucoup d’autres ont traversée avec moi, souvent sans le formuler.
Nous appartenons à une génération née dans un monde entièrement analogique. Un monde de papier, de mécanique, de gestes concrets, de délais incompressibles. Et pourtant, cette même génération a conçu, développé, déployé et industrialisé ce que l’on appelle aujourd’hui « le numérique ». Bien avant que n’apparaissent les discours sur les digital natives, la génération Z ou la petite poucette.
Il y a là un paradoxe que l’on évite soigneusement de regarder en face.
Le grand récit est faux (ou au moins très incomplet)
Le récit dominant est simple, presque confortable :
• les jeunes seraient naturellement à l’aise avec le numérique ;
• les plus âgés seraient dépassés, maladroits, en retard ;
• le numérique serait une seconde nature pour les uns, une contrainte pour les autres.
Ce récit est faux. Ou, à minima, profondément réducteur.
Car les outils numériques, les systèmes, les langages, les réseaux, les architectures qui structurent aujourd’hui nos vies n’ont pas été conçus par des enfants. Ils ont été pensés, codés, maintenus, industrialisés par des ingénieurs, des techniciens, des chercheurs, des passionnés — souvent qualifiés aujourd’hui, avec une condescendance à peine voilée, de boomers ou de séniors.
Il suffit de regarder l’âge des fondateurs, des architectes systèmes, des pionniers du logiciel, d’Internet ou des protocoles fondamentaux pour s’en convaincre. Le numérique n’est pas né dans une salle de classe connectée. Il est né dans des garages, des laboratoires, des universités, des centres de calcul, souvent bricolé, souvent imparfait, mais toujours pensé.
Le “mulot”, la technique et le malaise français
En France, ce déni prend une forme particulière. Pendant des années, on a parlé d’« informatique », puis de « nouvelles technologies de l’information et de la communication ». Des technologies qui sont restées nouvelles pendant près de vingt-cinq ans.
Dans notre imaginaire collectif, la technique reste suspecte. On la tolère tant qu’elle reste invisible. Dès qu’il faut « mettre les mains dans le cambouis », l’enthousiasme disparaît. On préfère les idées au moteur, le concept à la mise en œuvre.
Le fameux mulot moqué par Jacques Chirac et par extension toute une génération supposée ne rien comprendre est devenu un symbole commode. Il permet d’éviter une question plus dérangeante : qui a réellement compris le numérique, et à quel niveau ?
Une génération charnière, souvent invisible
La génération à laquelle j’appartiens est née sans numérique.
Elle a appris à travailler sans outils digitaux.
Puis elle a vu arriver l’informatique, d’abord comme une curiosité, ensuite comme une compétence, enfin comme une évidence.
Elle a dû :
• apprendre en marchant,
• se former hors des cadres académiques,
• comprendre des machines rudimentaires,
• inventer des usages avant qu’ils ne soient standardisés.
Et aujourd’hui, cette même génération passera sa retraite en ligne, plus sûrement qu’à la pêche. Elle continuera à utiliser des outils qu’elle n’a pas seulement consommés, mais contribué à façonner.
Ce n’est ni une plainte, ni une revendication nostalgique. C’est un constat.
Pourquoi écrire maintenant ?
Parce que nous avons franchi un seuil supplémentaire.
Parce que l’intelligence artificielle n’est pas une rupture isolée, mais l’aboutissement logique d’un chemin entamé il y a plusieurs décennies. Je reviendrai plus longuement que l’IA spécifiquement dans un article futur, ce sera l’occasion de redire que cette IA qui suprend le grand public était déjà dans les labos il y a une vingtaine d’années et elle a été pensée bien avant.
Parce que la société commence à prendre conscience de l’ampleur de la transformation, souvent trop tard, parfois avec inquiétude.
Revenir sur ce chemin n’est pas un exercice de mémoire. C’est une démarche analytique. Comprendre comment nous en sommes arrivés là permet de mieux saisir ce qui vient ensuite.
Comme l’écrivait Antonio Machado — dans une traduction très libre que je revendique pleinement :
Il n’y a pas de chemin. Le chemin se trace en marchant. Et il n’est que le reflet des étoiles sur la mer.
Le numérique n’a jamais été un plan parfaitement dessiné. C’est un itinéraire construit pas à pas, par essais, erreurs, détours et intuitions.
Cet article devrait être le premier d’une longue lignée, posté ici et sur le Substack Born to be online, est une tentative de relecture de ce chemin. Ni nostalgique, ni technophile béate. Simplement lucide.
La suite parlera de papier, de machines, de code, de réseaux, d’illusions et de pertes de contrôle. Elle parlera surtout de ce que signifie avoir vécu la transition, plutôt que d’être né après.
La route des étoiles
Le numérique n’a jamais été un plan parfaitement dessiné. C’est un itinéraire construit pas à pas, par essais, erreurs, détours et intuitions. C’est vrai que quand nous avons commencé à avoir des ordinateurs, et que les premières lignes de code ont permis de les animer, nous avons eu l’impression de prendre la route des étoiles. Qu’il n’y avait plus de limite à construire quoique ce soit que l’esprit humain soit capable d’imaginer.
Il n’y avait pas un chemin tout tracé, mais il y avait un voyage à eBectuer, avec une destination sans cesse repoussée. Et ce voyage continue ! Nous continuons à rêver et à construire des cathédrales numériques infinies.
Ce que je voulais exprimer, c’est que si nous sommes arrivés dans une société de l’information où les outils digitaux sont omniprésents, où l’intelligence artificielle est en train de surpasser l’intelligence humaine dans de nombreux domaines, c’est parce que c’était la destination que les pionniers et les chercheurs s’étaient donnée à atteindre. Le chemin en revanche n’était pas tout tracé, et c’est pour cela qu’à postériori il est très intéressant de le refaire, de l’analyser pour essayer de comprendre ce qui a fonctionné, et d’en déduire des pistes pour imaginer ce qui nous attends. Parce que le voyage continue, comme je viens de l’écrire.